Arts & Techs

IA et données au travail

Compte IA personnel au travail : trois risques, et ce qu'il faut faire

Beaucoup de salariés utilisent ChatGPT ou Claude pour leur travail, avec un abonnement qu'ils paient eux-mêmes. Cet abonnement reste un compte personnel. Ce choix, souvent fait de bonne foi, expose l'entreprise à trois risques.

Cet article :

  • explique ces trois risques un par un, avec ce qu'il faut faire pour chacun ;
  • montre ce qu'un abonnement d'entreprise ne règle pas : la coupure du service et la sortie des données du pays ;
  • présente l'IA souveraine, ses atouts et ses limites.

Par Thierno Sow, fondateur d'Arts and Technologies, et Claude, l'assistant d'Anthropic, qui a relu ses propres conditions d'utilisation pour l'occasion
· Lecture : 14 minutes

Une situation devenue courante

Un assistant d'intelligence artificielle (IA) conversationnelle est un service en ligne auquel on écrit en langage courant. Il rédige, résume, traduit ou analyse un document. Il ne fonctionne pas sur l'ordinateur de l'utilisateur : ce que l'on écrit, et les documents que l'on dépose, sont envoyés sur les serveurs du fournisseur, où un programme appelé « grand modèle de langage » produit la réponse.

Les plus connus sont ChatGPT, d'OpenAI, et Claude, d'Anthropic, deux entreprises américaines. D'autres sont très utilisés : Gemini, de Google, Copilot, de Microsoft, Le Chat, du français Mistral AI, ou encore les assistants chinois DeepSeek et Qwen, ce dernier conçu par Alibaba. La plupart existent en version gratuite et en abonnements payants.

Dans beaucoup d'équipes, l'usage s'est installé sans décision de la direction. Une personne s'abonne, constate le temps gagné, et l'outil devient un outil de travail. Une étude publiée en 2026 par Cyberhaven, éditeur de logiciels de sécurité des données, mesure l'ampleur du phénomène dans 222 entreprises : 58 % des usages de Claude au travail passent par des comptes personnels, et un sur trois pour ChatGPT1. Ces entreprises sont pourtant équipées d'outils de surveillance de leurs données.

Dans une organisation qui n'a souscrit aucun abonnement d'entreprise, cette proportion atteint 100 % : tous les usages passent alors par des comptes personnels.

Trois notions pour comprendre

Compte personnel ou abonnement d'entreprise

Les fournisseurs proposent deux familles d'offres.

D'une part, les offres pour particuliers : la version gratuite, Claude Pro et Max, ChatGPT Plus et Pro. Une personne y souscrit en son nom, aux conditions générales destinées au grand public.

D'autre part, les offres pour organisations : Claude Team et Enterprise, ChatGPT Business et Enterprise. C'est l'entreprise qui y souscrit, par un contrat, et qui les administre.

Le prix ne fait donc pas la différence : un abonnement personnel, même payant, reste un compte personnel.

Entraîner un modèle

Un assistant IA repose sur un grand modèle de langage, c'est-à-dire un programme d'intelligence artificielle construit à partir d'immenses quantités de données : textes, images, code informatique.

Cette construction s'appelle l'entraînement. Pendant des semaines, voire des mois de calcul, le programme analyse ces données et en tire les régularités de la langue et des raisonnements. C'est ce qui lui permet ensuite de répondre. L'entraînement aboutit à une version figée du modèle, que le fournisseur met à la disposition de ses utilisateurs.

Pour préparer la version suivante, le fournisseur a besoin de nouvelles données. Les conversations de ses utilisateurs peuvent en faire partie, quand les conditions d'utilisation le permettent. Ce qu'un salarié a écrit à l'assistant peut alors entrer dans la matière dont sera fait le prochain modèle. Des chercheurs ont d'ailleurs montré qu'il est possible, dans certains cas, de faire restituer à un modèle des extraits de ses données d'entraînement, y compris des informations personnelles2.

Une précision évite un contresens fréquent : le modèle n'apprend rien pendant la conversation elle-même. Il ne retient pas ce que vous lui dites pour le répéter à un autre utilisateur le lendemain. Le risque porte sur la version suivante, entraînée en partie avec des conversations passées.

Conservation

La conservation désigne la durée pendant laquelle le fournisseur garde les conversations sur ses serveurs. Plusieurs règles se superposent :

  • tant que l'utilisateur ne supprime pas une conversation, elle reste stockée, sans limite de durée ;
  • une conversation supprimée disparaît aussitôt de l'écran, mais le fournisseur ne l'efface de ses serveurs que dans un délai de 30 jours, chez OpenAI comme chez Anthropic3,4 ;
  • chez Anthropic, quand l'option d'entraînement est activée, les conversations peuvent être gardées jusqu'à cinq ans, sous une forme dépersonnalisée, pour l'entraînement4 ;
  • les conversations signalées comme contraires aux règles d'usage du fournisseur peuvent être gardées plus longtemps : jusqu'à deux ans chez Anthropic4 ;
  • enfin, une décision de justice peut imposer une conservation plus longue, comme l'a montré un procès aux États-Unis, évoqué plus bas.

Premier risque : vos échanges peuvent servir à entraîner les futurs modèles

Sur un compte personnel, ce que vous écrivez et les documents que vous déposez peuvent servir à entraîner les prochains modèles du fournisseur. Un contrat, un CV, une offre financière, un compte rendu de réunion : les données personnelles et les données de l'entreprise sont concernées de la même façon.

Sur ChatGPT, l'option qui le permet, « Améliorer le modèle pour tous », est activée par défaut sur les comptes personnels5. Sur Claude, l'entraînement dépend, depuis octobre 2025, de l'option « Aider à améliorer nos modèles d'IA » (« Aider à améliorer Claude » dans les versions précédentes). Quand elle est activée, les conversations peuvent servir à l'entraînement et être conservées jusqu'à cinq ans ; quand elle est désactivée, elles n'y servent pas6.

Ce qu'il faut faire si l'on doit garder un compte personnel

Deux situations sont concernées : l'organisation ne propose aucune alternative, ou elle n'a pas encore fixé de règles claires. Dans l'un et l'autre cas, en attendant mieux, quelques gestes réduisent le risque.

  • Désactiver l'option d'entraînement. Sur ChatGPT : Paramètres, puis Contrôles des données, puis décocher « Améliorer le modèle pour tous » ; le réglage existe aussi dans l'application mobile5. Sur Claude : Paramètres, puis Confidentialité, puis décocher « Aider à améliorer nos modèles d'IA »6.
  • Utiliser la discussion temporaire pour un échange ponctuel. Sur ChatGPT, une discussion temporaire n'apparaît pas dans l'historique et ne sert pas à l'entraînement7.
  • Ne pas noter les réponses. Cliquer sur le pouce levé ou baissé envoie un avis au fournisseur. Chez OpenAI, toute la conversation concernée peut alors servir à l'entraînement, même si l'option est désactivée7. Chez Anthropic, les données jointes à un avis sont conservées cinq ans4.

Ces gestes ne valent que pour l'avenir : ce qui a déjà servi à entraîner un modèle ne se récupère pas. Ils réduisent le risque sans le supprimer : le compte reste personnel, et les deux risques suivants demeurent.

Deuxième risque : aucun contrat ne lie le fournisseur de l'assistant IA à l'entreprise

Quand un salarié utilise son compte personnel, le contrat est passé entre lui et le fournisseur de l'assistant IA. L'entreprise n'est pas partie à ce contrat. Elle n'a donc aucun engagement du fournisseur sur la confidentialité de ses informations, sur leur durée de conservation ou sur l'usage qui en sera fait. Le plus souvent, elle ne sait même pas quels documents ont été confiés à l'outil.

Ce qu'il faut faire : un abonnement d'entreprise

La solution relève d'une décision de la direction : souscrire un abonnement d'entreprise. À la date de rédaction de cet article (octobre 2026), il apporte trois garanties.

  • Pas d'entraînement par défaut. Les conditions commerciales d'Anthropic excluent l'entraînement de ses modèles sur les contenus de ses clients8. OpenAI n'entraîne pas ses modèles, par défaut, avec les données de ses offres pour entreprises, et précise que ces données appartiennent au client9.
  • Une conservation encadrée. Sur les offres Enterprise, l'entreprise fixe elle-même la durée de conservation9,10. Une conservation nulle, c'est-à-dire l'effacement des échanges dès qu'ils ont été traités, est possible par accord spécifique avec le fournisseur, pour certains produits11.
  • Un cadre contractuel. Le fournisseur traite les données pour le compte de l'entreprise, selon ses conditions commerciales8,9, et un administrateur désigné par l'entreprise gère les comptes et les accès.

Le coût d'entrée reste modeste : les offres Claude Team et ChatGPT Business coûtent de 20 à 25 dollars par utilisateur et par mois12. De grandes organisations ont déjà fait ce choix. En août 2025, l'administration fédérale américaine a conclu, par l'intermédiaire de son agence des achats publics, des accords-cadres avec OpenAI puis avec Anthropic, qui ouvrent à ses agences ChatGPT Enterprise et Claude for Enterprise pour un dollar symbolique la première année13,14. Dans le secteur privé, la banque Morgan Stanley a équipé plus de 98 % de ses équipes de conseillers d'un assistant interne construit sur les modèles d'OpenAI15.

Ce que l'abonnement ne règle pas

Un abonnement d'entreprise réduit fortement les risques, sans les supprimer.

  • Le niveau d'offre compte. De mai à septembre 2025, dans un procès qui l'oppose au New York Times, OpenAI a dû, sur décision d'un juge américain, conserver les conversations des comptes Free, Plus, Pro et Team, y compris celles que les utilisateurs avaient supprimées. Les offres Enterprise et Edu, ainsi que les accords de conservation nulle, en étaient exclus16. L'obligation a pris fin le 26 septembre 202517.
  • Les pouces. Chez Anthropic, un avis envoyé par le pouce levé ou baissé autorise l'usage de la conversation pour l'entraînement, même sur une offre d'entreprise, avec une conservation jusqu'à cinq ans. L'administrateur d'un abonnement Enterprise peut désactiver ces boutons18.
  • Les réglages. Une partie des protections dépend de l'administrateur. Elles se vérifient à l'installation, puis à chaque changement des conditions du fournisseur.

Troisième risque : en cas de départ, l'historique part avec le salarié

Un assistant IA garde l'historique des conversations : les demandes, les documents déposés, les réponses, les versions successives d'un texte. Au fil des mois, cet historique devient une mémoire du travail. Sur un compte personnel, cette mémoire appartient au salarié. En cas de départ, elle part avec lui : l'entreprise perd l'accès aux échanges, aux documents produits et aux méthodes mises au point.

Ce qu'il faut faire : garder le travail dans l'espace de l'entreprise

Un abonnement d'entreprise prévoit le départ d'un membre. Sur ChatGPT Business, les conversations d'une personne retirée de l'espace ne sont pas supprimées, et ses projets sont réattribués au propriétaire de l'espace19. Sur Claude Team, les projets partagés avec l'organisation restent accessibles, et le propriétaire principal peut exporter les données de la personne partie20. Encore faut-il que le travail soit rangé dans des projets partagés, et non dans des conversations isolées.

Ce que même un abonnement d'entreprise ne règle pas

Un abonnement d'entreprise règle les trois risques du compte personnel. Il laisse pourtant deux questions ouvertes, qui tiennent au fait de dépendre d'un fournisseur étranger : le service peut s'arrêter du jour au lendemain, et les données quittent le pays.

Le service peut s'arrêter du jour au lendemain

Ce risque n'a plus rien de théorique. Le 9 juin 2026, Anthropic met en service deux nouveaux modèles, Fable 5 et Mythos 5. Trois jours plus tard, le vendredi 12 juin à 21 h 21, heure de Dakar, l'entreprise reçoit une directive du Département du Commerce américain. Au nom de la sécurité nationale et du contrôle des exportations, celle-ci interdit l'accès à ces deux modèles à tout ressortissant étranger, aux États-Unis comme ailleurs21,22. Le critère est la nationalité de l'utilisateur, et non le pays d'où il se connecte : un Sénégalais était visé même installé à New York.

Anthropic n'avait aucun moyen de vérifier la nationalité de ses clients en temps réel. Elle a donc coupé les deux modèles pour tout le monde, Américains compris. Ses autres modèles sont restés en service. Fable 5 est revenu pour tous le 1er juillet, après environ dix-huit jours d'interruption, doublé d'un nouveau filtre de sécurité. Fin juin, Mythos 5 n'était rendu qu'à une centaine d'organisations américaines agréées23. Le même mois, OpenAI a d'abord réservé son nouveau modèle GPT-5.6 à une vingtaine d'organisations agréées par l'État américain, avant de l'ouvrir à tous début juillet24,25.

Ce n'est pas un cas isolé. En juillet 2024, OpenAI a bloqué l'accès à ses services depuis les pays qu'il ne dessert pas, avec deux semaines de préavis26. En septembre 2025, Anthropic a exclu les sociétés détenues à plus de 50 % depuis certains pays, où qu'elles opèrent27. Le Sénégal fait partie des pays desservis par les deux fournisseurs, mais cette liste peut changer. À ces décisions s'ajoutent les pannes techniques, plus fréquentes et plus courtes : le 10 juin 2025, ChatGPT a connu une panne partielle de plus de dix heures28.

Le contrat protège peu contre ce risque. Les conditions commerciales d'Anthropic lui permettent de suspendre le service quand la loi l'exige, avec seulement des « efforts raisonnables » pour prévenir le client8. Et les engagements de disponibilité, quand ils existent, couvrent les pannes, pas une interdiction décidée par un État.

Ce qu'il faut faire : prévoir un plan de secours

Deux jours après la coupure, la Cloud Security Alliance, une association professionnelle de la sécurité informatique, a publié des recommandations29. En voici l'essentiel, traduit pour une organisation sénégalaise :

  • pour chaque tâche qui ne peut pas s'arrêter, disposer d'au moins deux modèles de rechange, de fournisseurs différents, testés à l'avance sur ses propres cas ;
  • garder hors de la plateforme du fournisseur ses consignes, ses modèles de documents et les échanges utiles : c'est ce qui permet de changer d'outil en quelques heures plutôt qu'en quelques semaines ;
  • pour les tâches critiques, envisager un modèle installé sur ses propres serveurs, qui ne dépend plus d'aucune décision prise à distance une fois téléchargé. C'est l'objet de la partie suivante.

Les données quittent le pays

Même avec un abonnement d'entreprise, les échanges sont traités sur les serveurs du fournisseur, à l'étranger. En octobre 2026, aucun grand fournisseur ne traite de données en Afrique.

OpenAI propose de stocker les données de ses clients professionnels dans dix régions : États-Unis, Europe, Royaume-Uni, Canada, Australie, Japon, Inde, Singapour, Corée du Sud et Émirats arabes unis. Il ne garantit en revanche leur traitement que dans trois d'entre elles : les États-Unis, l'Europe et les Émirats30. Anthropic ne propose que les États-Unis ou un traitement « mondial »31, et a ouvert en octobre 2026 un traitement en Inde, par l'intermédiaire d'Amazon Web Services32. Les régions de cloud ouvertes en Afrique du Sud, à plus de 6 000 kilomètres de Dakar, ne changent rien pour les modèles les plus puissants : ceux-ci y sont proposés en traitement mondial, c'est-à-dire dans n'importe quel centre de données du fournisseur33,34.

Or des données confiées à un service étranger relèvent des tribunaux de ce pays, comme l'a montré le procès du New York Times évoqué plus haut.

Ce que dit le droit, au Sénégal et en Côte d'Ivoire

Au Sénégal, la loi n° 2008-12 du 25 janvier 2008 sur la protection des données à caractère personnel, toujours en vigueur, encadre ces transferts35. Son article 49 n'autorise un transfert de données personnelles vers un pays tiers que si ce pays assure un niveau de protection suffisant ; le responsable du traitement doit en informer la Commission de protection des données personnelles (CDP) avant tout transfert. À défaut, le transfert n'est possible que dans des cas limités (article 50), ou avec l'autorisation de la CDP et des garanties suffisantes (article 51). La CDP applique cette règle : au deuxième trimestre 2026, elle a refusé une autorisation, notamment faute de consentement recueilli avant un transfert vers un pays tiers36. Confier à un assistant IA hébergé à l'étranger des CV de candidats ou des dossiers du personnel revient donc à transférer des données personnelles hors du pays, avec les obligations qui en découlent.

Pour les données publiques, le Sénégal veut aller plus loin. Le 20 août 2026, l'Assemblée nationale a adopté, par 127 voix contre 0, le projet de loi n° 25/2026 relatif à la protection des infrastructures d'information critiques et à la sécurité numérique37. Son article 12 pose l'obligation de stocker les données publiques sur le territoire national, sauf dérogation réglementaire38.

Ce texte n'est pas encore applicable. Pour entrer en vigueur, une loi votée doit être promulguée par le Président de la République, dans les huit jours francs qui suivent l'expiration du délai de recours devant le Conseil constitutionnel, lui-même de six jours francs, puis publiée au Journal officiel39. Au 25 octobre 2026, nous n'avons trouvé ni promulgation ni publication. Et plusieurs dispositions renvoient à des décrets qui restent à prendre, comme l'organisation de la future Autorité nationale de cybersécurité ou les règles d'hébergement des autres catégories de données40.

En Côte d'Ivoire, la règle est plus stricte encore. La loi n° 2013-450 du 19 juin 2013 relative à la protection des données à caractère personnel n'autorise un transfert vers un pays tiers que si celui-ci assure un niveau de protection supérieur ou équivalent, et exige une autorisation préalable de l'autorité de protection, l'ARTCI, avant tout transfert effectif41. L'ARTCI rappelle que tout traitement de données personnelles, transferts à l'étranger compris, doit lui être déclaré ou être autorisé42. En août 2026, le pays a par ailleurs signé un partenariat avec Mistral AI, qui commence par une étude, sans hébergement local annoncé à ce stade43.

L'IA souveraine : la meilleure option, avec des limites

Quand la priorité est que les données ne quittent ni l'organisation ni le pays, une seule option le garantit : l'IA dite souveraine. Pour une organisation, cela consiste à faire tourner un modèle « à poids ouverts » sur des serveurs situés au Sénégal, dans ses propres locaux ou chez un hébergeur local.

Techniquement, un modèle d'IA prend la forme d'un très gros fichier de paramètres, appelés « poids », fixés pendant l'entraînement. Quand un fournisseur publie ce fichier, on parle de modèle à poids ouverts : chacun peut le télécharger et le faire fonctionner sur ses propres serveurs, sans passer par le fournisseur ni lui envoyer de données. Mistral, Google, OpenAI, DeepSeek ou Alibaba publient de tels modèles. Avec cette solution, aucune donnée ne sort, aucun tribunal étranger n'y a accès, et aucune décision prise à distance ne peut couper le service une fois le modèle installé.

Cette option a trois limites, qu'il faut connaître avant de s'engager.

  • Des modèles moins performants. Selon l'institut de recherche Epoch AI, les meilleurs modèles à poids ouverts ont environ quatre mois de retard sur les meilleurs modèles des grands fournisseurs, et l'écart ne se réduit pas44. Mais ces modèles ouverts de pointe sont gigantesques : il leur faut des serveurs équipés de plusieurs cartes graphiques spécialisées, dont le prix atteint 250 000 à 320 000 dollars pour un serveur neuf45. Les modèles qui tiennent sur une seule carte sont nettement plus faibles. En français, sur la plateforme publique compar:IA, où des utilisateurs comparent les réponses à l'aveugle, les onze premiers modèles sont tous propriétaires ; le premier modèle ouvert arrive douzième46.
  • Un coût élevé à petite échelle. Le matériel a beaucoup renchéri en 2026 : une carte graphique professionnelle de 96 Go, lancée à 8 565 dollars, se vendait 16 000 dollars en octobre47. Selon nos estimations, pour une trentaine d'utilisateurs, deux de ces cartes et leur consommation d'électricité au tarif 2026 de la Senelec coûtent la première année quatre à cinq fois le prix des abonnements d'entreprise, sans compter le reste du serveur ni les salaires. L'écart ne se resserre qu'à partir de plusieurs centaines d'utilisateurs. À petite échelle, c'est un choix de maîtrise, pas d'économie.
  • Une sécurité et une maintenance à porter soi-même. Un serveur mal configuré peut exposer ce qu'il devait protéger : en janvier 2026, environ 175 000 serveurs Ollama, un logiciel répandu pour faire tourner un modèle en local, étaient accessibles depuis Internet48. Il faut aussi des compétences rares, des mises à jour régulières, puisque le meilleur modèle ouvert change plusieurs fois par an, et, à Dakar, une alimentation électrique et une climatisation fiables.

L'infrastructure locale progresse, sans encore répondre à ce besoin. Le Sénégal dispose d'un data center national à Diamniadio depuis 2021, et d'un cloud national réceptionné en mars 2026, construit avec une technologie d'Alibaba Cloud49,50. Des opérateurs privés, comme Sonatel51 ou Stellarix, proposent de l'hébergement, et Stellarix a annoncé en octobre 2026 une extension tournée vers l'IA, sans en préciser la capacité de calcul52. Dans les sources publiques, nous n'avons trouvé au Sénégal aucune offre commerciale d'hébergement équipée des cartes graphiques nécessaires pour faire tourner de grands modèles. Autrement dit, on sait aujourd'hui stocker des données dans le pays ; les y traiter avec des modèles d'IA de grande taille reste à construire.

Ce qu'il faut faire : réserver la souveraineté au sensible

La voie la plus réaliste est mixte. On classe d'abord ses données. Les plus sensibles, comme les dossiers du personnel, les données de santé, l'état civil, les contrats ou les offres de prix, sont traitées par un modèle installé localement. Le reste est confié à un grand modèle, sous abonnement d'entreprise. C'est la logique retenue par le gouvernement britannique pour ses agents : rien de ce qui n'est pas publié ou publiable ne doit être saisi dans un outil grand public, et l'hébergement privé garde les données chez soi, au prix de coûts et de compétences53.

Le bon dosage dépend de chaque organisation : une PME, une grande entreprise et un établissement public n'ont ni les mêmes données, ni les mêmes obligations, ni les mêmes moyens. Ce sera le sujet d'un prochain article.

En résumé

  • Un abonnement IA payé par le salarié reste un compte personnel. Il expose l'entreprise à trois risques : ses données peuvent servir à entraîner les futurs modèles, aucun contrat ne la lie au fournisseur, et l'historique du travail part avec le salarié.
  • La réponse durable est un abonnement d'entreprise, bien réglé. Il exclut l'entraînement par défaut, encadre la conservation et engage le fournisseur par un contrat. C'est une décision de la direction, pour un coût de 20 à 25 dollars par utilisateur et par mois.
  • En attendant, ou faute d'alternative, quelques gestes réduisent le risque : désactiver l'option d'entraînement, utiliser les discussions temporaires, ne pas noter les réponses. Ils ne le suppriment pas.
  • Même sous abonnement d'entreprise, le service peut être coupé du jour au lendemain, comme en juin 2026. Un plan de secours, avec au moins deux modèles testés à l'avance, limite les dégâts.
  • Et les données quittent le pays, ce que le droit sénégalais et le droit ivoirien encadrent. Pour les plus sensibles, un modèle installé au Sénégal est la seule garantie, au prix d'un coût élevé et de performances moindres.

Déclaration d'intérêts

Arts and Technologies accompagne des organisations dans l'usage des assistants IA, dont Claude. Cet article n'a été ni commandé ni financé par un fournisseur d'IA.

Cet article a été coécrit avec Claude, l'assistant d'Anthropic : recherches documentaires et premières rédactions. Chaque fait a été vérifié sur les sources citées, et les choix éditoriaux sont ceux de l'auteur.

Pour citer cet article

Sow, T. (2026, 25 octobre). Compte IA personnel au travail : trois risques, et ce qu'il faut faire. Arts and Technologies. https://artsandtechs.com/articles/compte-personnel-ia-au-travail.html

Sources

Faits vérifiés le 25 octobre 2026. Les conditions des fournisseurs évoluent souvent : cet article sera mis à jour si elles changent. Sauf mention contraire, les sources sont en anglais. Les estimations de coût sont les nôtres ; leurs hypothèses sont disponibles sur demande.

  1. Cyberhaven, AI Adoption & Risk Report 2026, 2026.
  2. N. Carlini et al., « Extracting Training Data from Large Language Models », USENIX Security Symposium, 2021.
  3. OpenAI, centre d'aide, « Chat and file retention policies in ChatGPT ».
  4. Anthropic, centre de confidentialité, « How long do you store my data? ».
  5. OpenAI, centre d'aide, « Data Controls in ChatGPT ».
  6. Anthropic, centre de confidentialité, « How do I change my model improvement privacy settings? ».
  7. OpenAI, centre d'aide, « How your data is used to improve model performance ».
  8. Anthropic, « Commercial Terms of Service ».
  9. OpenAI, « Business data privacy, security, and compliance ».
  10. Anthropic, centre de confidentialité, « Custom data retention controls for Claude Enterprise ».
  11. Anthropic, centre de confidentialité, « Zero data retention ».
  12. Anthropic, tarifs de Claude, consultés le 25 octobre 2026.
  13. FedScoop, accord entre la GSA et OpenAI pour ChatGPT Enterprise, août 2025.
  14. The Register, accord à un dollar entre la GSA et Anthropic, 12 août 2025.
  15. OpenAI, étude de cas Morgan Stanley.
  16. OpenAI, « How we're responding to The New York Times' data demands », juin 2025.
  17. Engadget, « OpenAI no longer has to preserve all of its ChatGPT data, with some exceptions », octobre 2025.
  18. Anthropic, centre de confidentialité, « Is my data used for model training? » (offres commerciales).
  19. OpenAI, centre d'aide, « Data retention when a member is removed from a workspace ».
  20. Anthropic, centre d'aide, « What happens to a user's data when they are removed from a Team or Enterprise organization? ».
  21. Anthropic, annonce sur l'accès à Fable 5 et Mythos 5, 12 juin 2026.
  22. NBC News, suspension de Fable et Mythos sur directive du gouvernement, 12 juin 2026.
  23. Anthropic, annonce du retour de Fable 5, 30 juin 2026.
  24. Forbes, GPT-5.6 réservé à des utilisateurs agréés par l'État américain, 26 juin 2026.
  25. CNBC, GPT-5.6 ouvert à tous, 8 juillet 2026.
  26. The Register, OpenAI bloque l'accès depuis les pays non desservis, 25 juin 2024.
  27. Anthropic, « Updating restrictions of sales to unsupported regions », 4 septembre 2025.
  28. Tom's Guide, panne de ChatGPT, 10 juin 2025.
  29. Cloud Security Alliance, note de recherche sur les contrôles à l'export des modèles d'IA, 14 juin 2026.
  30. OpenAI, centre d'aide, « Data residency and inference residency for ChatGPT », consulté le 25 octobre 2026.
  31. Anthropic, documentation, « Data residency », consultée le 25 octobre 2026.
  32. CRN Asia, traitement de Claude en Inde, octobre 2026.
  33. Amazon Web Services, fiche du modèle Claude Opus 5.5 sur Bedrock.
  34. Microsoft Learn, disponibilité des modèles par région Azure, mise à jour du 19 octobre 2026.
  35. République du Sénégal, loi n° 2008-12 du 25 janvier 2008 sur la protection des données à caractère personnel, articles 49 à 51, texte publié par SenLII (en français).
  36. OSIRIS, avis trimestriel n° 02-2026 de la CDP, 1er septembre 2026 (en français).
  37. vie-publique.sn, vote n° 54 de l'Assemblée nationale, 20 août 2026 (en français).
  38. vie-publique.sn, présentation du projet de loi n° 25/2026, août 2026 (en français).
  39. Le Soleil, lecture des articles 72 et 74 de la Constitution, 2026 (tribune, en français).
  40. Assemblée nationale du Sénégal, rapport de l'intercommission sur le projet de loi n° 25/2026, août 2026 (en français).
  41. European University Institute, fiche Côte d'Ivoire, loi n° 2013-450, article 26.
  42. CIO Mag, communiqué de l'ARTCI sur l'autorisation préalable des traitements (en français).
  43. Agence ivoirienne de presse, partenariat entre le ministère de la Transition numérique et Mistral AI, août 2026 (en français).
  44. Epoch AI, écart entre modèles ouverts et fermés, 29 mai 2026.
  45. CloudZero, coût d'un serveur NVIDIA H100, octobre 2026.
  46. compar:IA, classement des modèles, consulté le 25 octobre 2026 (en français).
  47. Thunder Compute, prix de la carte NVIDIA RTX PRO 6000, octobre 2026.
  48. The Hacker News, 175 000 serveurs Ollama exposés sur Internet, janvier 2026.
  49. CIO Mag, inauguration du data center national, 23 juin 2021 (en français).
  50. OSIRIS, réception officielle du cloud national, mars 2026 (en français).
  51. Jeune Afrique, le centre de données de Sonatel (en français).
  52. Tech Review Africa, extension du centre de données de Stellarix, 5 octobre 2026.
  53. Gouvernement britannique, AI Playbook for the UK Government, 10 février 2025.